Exercices de stèles ( extrait ) Augustine Pauline Plé
- jemesouviensdetout

- 31 janv. 2021
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Dernière mise à jour : 1 févr. 2021

" Son nom ne vous dira rien. Mais Augustine Pauline Plé, qui aurait été une favorite de Napoléon III, reposerait au cimetière de Clarens dans un cercueil transparent, baignant dans l’alcool. Le sarcophage, isolé auprès d’un arbre, était à l’origine entouré de chaînes en bronze, soutenues par des colonnettes en marbre. Pour des raisons pratiques, elles ont été enlevées lorsque les jardiniers ont élargi l’allée adjacente à la tombe, pour faciliter la circulation automobile dans le parc. Mais, sous cette allée, devrait toujours se trouver le fameux cercueil transparent. Peut-être qu’un jour, la vérité sortira… de l’alcool?
(photo Robert Barradi, éléments rédactionnels tirés du livret “Promenade dans le temps” de Dave Lüthi, qu’on trouve aux Archives de Montreux) Source : MyMontreux.ch
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(...) - Napoléon III fit édifier bon nombre de logements sociaux, avec des jardinets attenants aux entrées principales, afin que les citoyens de la classe démunie puissent y cultiver leurs légumes. Comme il est coutumier de le réaliser chez les corons. - Une manière de céder des terres à bons prix et de gagner du terrain auprès des suffragettes. - Nous ne sommes pas en Angleterre, Monsieur ! N’oubliez pas que Napoléon III vécut longtemps en Suisse au bord du lac de Constance au château d’Arennenberg, en Thurgovie, propriété achetée par la Duchesse de Saint-Leu, comme se laissait désormais nommer Hortense de Beauharnais. Napoléon III avait même adopté la nationalité Helvétique, après s’être rattaché à l’école militaire centrale fédérale de Thoune, sous les ordres de Henri-Guillaume Dufour, école en laquelle il obtint d’ailleurs le brevet de capitaine d’artillerie.
- Je pense que cette douceur toute particulière qui lui sis, ainsi que la bonhomie qui me plut tant chez lui, j’irai jusqu’à dire son empathie, provient de ce pays peu belliqueux, vous en conviendrez, et dont l’armée défensive ne fit « que » veiller sur une paix durant plus de huit-cents ans. - La Suisse semble être un semoir d’empires, voyez en Argovie, une fois encore, avec le village des Habsbourg où se trouve le château et les fondements de la dynastie du même nom. Ceci se fit dans la plus grande sérénité, discrètement, je vous le dis ; c’est un peuple discipliné et peu belliqueux. Défensif mais pas offensif.
- Oui… Peu belliqueux… Si vous y tenez... Mais d’une neurasthénie et mollesse visqueuse, lorsqu’il s’agit de s’affirmer sur le front et de trancher contre des faits significatifs ! Auquel cas, je comprends mieux pourquoi la douceur d’un met rend les doigts poisseux. - Ne vous aventurez pas sur cette pente avec moi, Mademoiselle, car nous n’allons pas nous en sortir ! Sachez pour votre gouverne, que chez tous ces bons citoyens Suisses, locaux exemplaires, discrets et polis, obliquant du chef et courbant l’échine, se révèlent en temps de crises de vicieux petits gendarmes bien stylés ! Ça grouille de partout, comme les nuisibles sous les géraniums et les vieux glaires croûtés sous leurs nappes carreautées ! Car tout ceci n’est que gentillesse et bienséance liées aux divers complexes et frustrations élaborés insidieusement au fil d’une culture éducative truffée de rognages générationnels. Ce n’est ni plus ni moins le produit d’une rage sourde, rancie sur plusieurs descendances devenues des plus conformistes. Sachez donc, pour votre gouverne, que là où se grime un ton mielleux, se cache à n’en pas douter le croc en jambe sous l’escabeau. Mais revenons-en au Second-Empire si vous le voulez bien, et laissons ce beau soleil dont ils sont si friands et leurs chalets d’alpages, illustrer la niaise imagerie populaire nourrissant plus qu'un un tourisme des plus naïfs ! - Je vous trouve là bien sévère, Monsieur. Qui donc êtes-vous pour vous imposer en juge ! - Et moi, je vous trouve égarée sur bien des points, et votre amour pour l’Empereur transpose les œillères de sa monture, à l’endroit même où il vous eut été important de les voir siéger. Vous n’avez pas la moindre idée de ce que ça représente, que d’avoir à se débattre entre ces barattes gluantes ! Mais Dieu merci, j’y suis parvenu ! Puis vous… Puisque c’est aussi de vous qu’il s’agit avant tout… Vous auriez pu empêcher cette addiction affective liée à l’Empereur. Il eut suffi juste d'un peu de bon vouloir. - Ah, bon ? Et comment ? - En ne le rencontrant tout simplement pas. - Ceci eût été impossible que je ne le rencontra pas. - Ah… Et pourquoi donc ? - Parce que la destinée est ainsi faite que partout où nous respirons, c'est en son domaine que nous exhalons. Et… Et que lorsque les magnifiques salons des hôtels particuliers s’ouvrent à votre vision, et les protubérants fauteuils de ministre vous happent entre leurs accoudoirs, œillères ou pas, Monsieur le présomptueux… Eh bien… Oui… - Eh bien oui quoi ? Poursuivez donc. Que voulez-vous dire ? - Que… Que si le monarque lui-même auquel vous n’êtes pas indifférent vous offre sa cour après vous l’avoir faite… - Allez ! Poursuivez donc, Madame ! N’ayez crainte des fausses pudeurs ! - Que vous êtes lassant ! Tout simplement qu’en pleine jeunesse et vous sachant d’atours non-négligeables, il m’eut été impossible de refuser ces avances. Voilà ! Êtes-vous satisfait ? - La puissance des forts, c’est de refuser les avances des grands. - Facile à dire, lorsque qu’à l’époque, on avait la chance de ne pas naître femme. - La chance ? Femmes qui pourtant ont mené le monde des Empereurs et des monarchies à leurs nez et à leurs barbes, à part quelques rares exceptions comme Louis XVI préférant ses serrures à Marie-Antoinette et le Roi Soleil osant exclure Anne d’Autriche du Conseil des ministres, en la reléguant à son boudoir et ses tiroirs à corsages. Napoléon premier a toujours eut peur de sa mère, et sans Joséphine, qu’aurait-il donc accompli, lui qui l’aimait tant, à chaud ? Oui, à chaud ! L’amour mène les guerres, car les pulsions sont les mêmes. L’acte charnel est un acte de guerre, violent, avec énormément de pertes collatérales. Cela entraîna par la suite un bain de sang entre les plus grandes Nations Européennes. Jusqu’à la chute de l’Aigle. Entre les lits et les champs de batailles, les armes sont à l’égal des tirs, ce n’est qu’une question d’échelles. Guerres et fornications mènent le monde d’un gouvernement à l’autre, d’un empire à une Monarchie, puis encore un Empire, et, enfin, finalement, la belle gageure, pour déboucher sur la Restauration. Mais de quoi ? On peut encore bien se le demander. Même le grand Talleyrand a vu sa fin se prolonger misérablement en post-mortem. Que voulez-vous d’autres ? Le jupon est à ce prix, qu’il l’emporte sur la couronne, et la culotte a effeuillé bien quelques lauriers. Le lit guide les batailles, et les draps les territoires. Quant aux linceuls, ils enveloppent chagrins et misères, lorsque les catafalques finissent par recouvrir un jour ou l’autre les Arcs-de-Triomphe et le banc public de la veuve et l'orphelin. Madame, rien ne vous est reproché, je pense bien que vous avez aimé l’Empereur, et moi-même, en le voyant ainsi arborer sa prestance sur ses représentations picturales, je ne suis pas sans demeurer insensible au personnage. L’histoire ne lui a guère rendu les grâces qu’il a octroyé au pays, et lorsqu’on porte dans sa vessie, une concrétion calcique de six centimètres et moins de joyaux sur soi, que l'on chevauche à moitié mort à Sedan, on se dit que 1870 devait être finalement plus héroïque pour lui, que le Waterloo de son illustre parent. Car malade, il savait la reddition implacable, et pourtant, il y est allé, jusqu’au bout. - Mon Dieu, Sedan… Mon ami Zola en a si bien parlé, comme il a su si bien décrire le Second-Empire, même en changeant le visage de l’Empereur, en grimaçantes narrations, bien peu gratifiantes à son égard. Si l’Empereur ne fut pas tout à fait bon, il ne fut pas complétement méchant non plus. - Non. Peu s’en faut. Zola ? Quelle chance avez-vous eue. Je revois surtout ces grandes voussures de fontes et de verre, des pseudos paradis mécaniques, en dômes soufflés, oui, je vois cette ère industrielle et vaillante, audacieuse, qui fit marcher la France à la vapeur, avec le charbonnage des mines, des gueules noires crachant leurs glaires comme du cirage aux carreaux. Je revois ça. Les cordons rouges aux tentures, les grands salons à baldaquins, les meubles cirés et hauts sur pattes, les faciès austères de plâtres moulés et posés sur les manteaux de cheminées, les Halles aux déferlantes charrettes, vociférantes, encombrées de rinçures et de poissons crevant les écailles en l’air et argentant les caniveaux. J’aperçois Vauvilliers, la Grande Truanderie, tout ceci Mademoiselle, me ramène près de Dames élégantes, aisées comme vous le fûtes, que je pourrais encore aimer à la folie, si je ne savais leurs corps de chair à jamais disparus, et leurs langages ravalés par une autre ère. Où donc est l’héritage des Lumières, Mademoiselle ? Que fais-je dans ce siècle où je me sens expatrié, jamais à ma place, truffé d’invasion barbares et de grammaires dissoutes en caniveaux ? Vous aimiez un Empereur et moi, j’aperçois un Empire qui s’écroule. Que puis-je faire que de vous parler ainsi, outre-tombe. Madame, vous eussiez pu être mon amante aussi, ma maîtresse aux guides précieux, mais voilà ; vous n’êtes plus, vous reposez dans ce bain d’esprit et je vous parle au travers d’un écran de verre, même, si exceptionnellement, en cette magnifique nuit d’août, vous vous êtes un instant parmi l’éternité, redressée hors votre delphinarium. Vous étiez cela, vous le représentez encore, vous brillez sous les lustres à facettes. Vous descendez les marches du Palais Garnier, comme je pourrais descendre au Grand-Hôtel, Boulevard des Capucines. Qu’en est-il de ces gloires, de ces hourras de rue, de ces échauffourées de communards ? Lorsque votre Monarque s’échappa de sa prison, déguisé en plâtrier, qu’il ramassa les pavés servant à jeter au pied de la Capitale, toutes ces grandes hachures, main dans la main avec le comte Haussmann, Madame, j’eus voulu que vous m’accompagnâtes en cette époque, aussi, même si roturier encore à ce jour, j’eus pu, dans une dernière coquetterie me revenant, mais destinée à vos égards, aider vos mollets d’albâtre à se fixer aux étriers accompagnant l’allure chevaleresque de votre Napoléon III. Non pas que cette époque fut mieux que la nôtre, gisant pourtant au fond d'une rigole, qu’elle posséda moins d’argots ou plus que les précédentes, mais simplement qu’elle ne gloussait pas, comme gloussent actuellement les animaux sauvages composant notre tissu sociétal, privé d’alentours, d’atours et de pensées concrètes les situant dans le corps, et le dit corps inscrit dans le temps, avec une mémoire évidée, une cervelle inexistante. Il faut vous dire, Madame, que pour aller bien, maintenant, c’est dans un cimetière qu’il faut se balader, puisque désormais, toute notre vaste culture y repose. Je pousserai même jusqu’à dire que ce sont nos actuelles encyclopédies, pétrifiées de cendre et d’os. Une congrégation de rayonnement lunaire s’était donné rendez-vous autour de la sépulture d’Augustine Pauline Plé, comme pour répondre à cet amour infaillible qu’elle vouait toujours à l’empereur, et ce, malgré ses trahisons. Comme pour Blanche-neige, son beau Prince Charmant lui avait insufflé le souffle de vie enrobé d’un baiser sacrificiel. Sans doute le prix alchimique à payer lorsqu’on atteint l’Œuvre au Blanc, et qu’une étoile, fût-elle filante, se cristallise au fond de l’athanor ; car tel énoncé plus haut, le conte de Blanche-neige et les sept nains, n’est rien d’autre qu’un conte alchimique, révélant les transformations successives de la « materia prima » et les différents degrés de putréfactions par lesquelles cette dernière doit passer, avant d'atteindre la quintessence. L’œuvre au noir étant la sorcière et son corbeau, la pomme, la connaissance de cette science et les sept nains les sept tempéraments humains et les sept qualités instables des processus chimiques s’y référant et dont la matière assujettie obéit jusqu’à sa sublimation, puis transmutation finale ; l’œuvre au Blanc. Le cercueil de cristal et non de verre, ainsi que l’athanor contenant la transformation et le sommeil de Blanche-neige, - l’œuvre au blanc - puis son éveil par le Prince Charmant, représente la petite mort par laquelle il nous faut passer en tant qu’expérimentateur, avant d’obtenir la Sainte Connaissance. Le processus de la patience et de l’attente, des veilles, de l’attention, constitue l’endurance afin d’appréhender toutes choses parmi les plus hautes, qu’il nous faut entretenir et qui, sans cela, nous mènerait à une mort certaine par ignorance, fascinés que nous sommes par les distractions et divertissements puérils ensorcelants ce bas monde. Je voyais donc, déployée devant mes yeux, la nudité pure de ces processus ayant cependant échoué au moment de l’œuvre au Blanc, car la belle captive demeurerait prisonnière de sa cornue et de son éternel amour, qu’elle ne pourrait jamais plus ni consommer ni achever. Elle avait nommé les charmes de la séduction comme marraine, et tout le monde sait bien que cette dernière demeure la grande traîtresse inégalée des souverains. Les palais de chair ne se conquièrent que si l’on désire en constituer des royaumes putréfiés. Il fallait aller vers la sublimation, et celle ci réclamait sans conditions, le sacrifice des biens de ce bas-monde, que je traduirais personnellement par les maux de bas étages. L’Empereur en avait pâti, lorsqu’il commença par glisser en de beaux draps, la blanchisseuse même de sa prison.
Aussi voyais-je mademoiselle Plé, les bras en sustentation dans l’air lacté du cimetière, cependant toujours enrobée de linceuls nocturnes. Elle demeurait éblouissante de blancheur, une Vénus lunaire se baladant à mi-hauteur de sa vasque d’éther, vers laquelle elle fut malgré tout irrémédiablement attirée, telle un l’embrun au-dessus d’un étang capte la libellule. Je revoyais passer les attelages d’ivoire du Second-Empire, blanchis par l’usure des siècles, parmi les pollens des arbustes et des insectes nocturnes. Aucun son ne vint plus déranger les lèvres de la courtisane qui devait en avoir fini de me parler, et c’est sans un adieu, presque sans un regard, que je vis cette créature ensorcelante, les bras repliés vers les épaules, pénétrer à nouveau le froid bain d’esprit lui ayant servi jusqu’alors de tombeau. Je vis le corps surnager un instant en surface, puis s’engloutir petit à petit entre les parois fluidiques du cristal. Je m’attendais à ce qu’un dernier sourire illumina un instant le lit du sarcophage, tel un coquillage au fond des mers, mais hélas, rien, ni sursaut, ni quoi que ce soit d’autre paraissant encore un tant soit peu vivant ne survint, même à mon insu. Le gothisme nocturne enroba tout, et lorsque la lourde dalle de la sépulture se referma en geignant sur ses charnières, je me retrouvais de chair, devant la terre des morts, de chair et d’os peut-être encore, à fixer désespérément les alentours constitués d’orbites ténébreuses, fossoyées par les distances du temps, ainsi que par les nombreuses révolutions humaines et stellaires tournoyant entre les espaces intersidéraux et les atomes prisonniers de l’existence conditionnée.



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